mardi 4 février 2014

Homélie de la Présentation du Seigneur au Temple

Homélie par le Fr. Christophe de Nadaï, op

Lc 2, 22-40 ; dimanche 2 février (Présentation) ; Saint-Malo

            Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur, prescrivait la Loi de Moïse. Cette consécration, qui consistait en une simple présentation de l’enfant nouveau-né à l’autel du Seigneur, était une des manières dont la mémoire des juifs remerciait le Seigneur de ce que son ange, en frappant les aînés de l’Egypte, avait épargné les enfants d’Israël, et procuré ainsi à son peuple les conditions de son salut. La famille reconnaissait ainsi que, dans la personne de ce fils aîné qui aurait charge de transmettre le nom et les saintes traditions, elle appartenait, avec tout Israël, au Dieu de l’univers. Le Seigneur, qui avait racheté les Hébreux de la maison de servitude, voulait-il les faire passer dans un nouvel esclavage ? Non. Mais au contraire, il invite les parents à un pèlerinage à Jérusalem, où la simple présentation de leur aîné leur vaut la liberté que le Seigneur a voulu leur départir, et dont il est lui-même le fondement.
            Voilà ce que la loi prescrivait pour le premier-né. Mais saint Joseph et la Vierge Marie venaient aussi présenter en offrande le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes. La loi en disposait ainsi relativement au sang qui se répand lors des naissances ; car le sang est une chose sainte : en lui réside le principe de la vie, qui vient, non de la terre, mais directement du Dieu créateur ; et quoique cette effusion de sang lors de la mise au monde d’un enfant ne soit point volontaire, elle donnait lieu à cette cérémonie de la purification, occasion pour les juifs d’honorer le Seigneur Dieu d’Israël comme étant le maître de la vie.
            Gardons-nous de mépriser ces pratiques qu’observaient nos pères dans la foi, et que Dieu lui-même leur avait enseignées dans sa loi sainte. Admirons plutôt les égards qu’ils marquaient pour tout ce qui se rapportait à la vie et jusqu’à ses symboles. Notre siècle, que nous voyons disposer de la vie avec tant de légèreté dans les lois qu’il publie aujourd’hui, serait mieux inspiré de prendre conseil de l’esprit qui présidait à la loi divine d’Israël.
            La Vierge Marie se fit prophète en ce jour en proclamant justement la sainteté de cette loi, en allant se prêter à cette cérémonie de la purification, alors qu’elle était pour elle sans objet véritable. En effet, le sang, pour elle, n’avait pas coulé. Il ne convenait pas en effet que le Fils unique de Dieu, le maître de la vie, fît répandre le sang en venant en ce monde, fût-ce le sang de sa divine mère qui, selon notre foi, est demeurée vierge jusqu’en son enfantement.
            Mais si la purification de la sainte Vierge est donc étonnante jusque dans les termes eux-mêmes, la consécration de Jésus l’est encore davantage. Car quelle nécessité de consacrer à Dieu celui qui était en vérité le Dieu trois fois saint, et dont l’humanité se trouvait sainte dès l’instant que Dieu avait résolu d’unir en lui son Fils à notre humanité, mystère accompli par le oui de Marie à l’ange Gabriel ?
            Quand il ne se fût agi, pour Marie et Joseph, que d’humilité et d’évitement du scandale, et de laisser le soin à Jésus de découvrir lui-même aux humains qui il était en vérité, cela suffisait pour justifier qu’ils vinssent se prêter dans le temple à cette double cérémonie. Mais il y a plus sans doute : c’est que cette humilité qui se distingue dans les parents du Christ est un rejaillissement de l’humilité même de ce Jésus qui, ayant, dit saint Paul, la condition de Dieu, refusa d’être traité selon sa condition véritable. Je sais fort bien qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu, crieront un jour les démons dans les villages où il ira porter ses pas ; et lui leur imposera silence. Il ne veut pas être réputé pour le Dieu saint, mais pour un homme consacré au Dieu saint. Et ce qui est plus étonnant encore, il veut vivre à ses propres yeux et aux yeux de son Père, non pas comme le Fils éternel, mais comme un humain consacré à Dieu et dont tous les désirs tendent au service de Dieu. La Lettre aux Hébreux déclare à son propos, qu’il apprit, tout Fils qu’il était, l’obéissance, lui l’égal du Père. A l’heure où il entrait dans le monde, dans le sein de la Vierge Marie ; à l’heure où l’esprit de l’homme n’est donc pas encore formé, mais où déjà l’âme est présente, le Christ déclara en son âme à son Père, dit encore la même Lettre aux Hébreux, Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté. Dans la synagogue de Capharnaüm, songeant à l’Esprit-Saint descendu sur lui comme il venait de se faire baptiser dans le Jourdain, il proclama avec Isaïe : l’Esprit de Dieu m’a consacré. Eh ! quoi ? n’était ce pas assez d’être saint comme Fils éternel, qu’il voulusse se déclarer comme appartenant ainsi à Dieu par l’Esprit-Saint ? Et surtout, la veille de sa passion, à l’heure suprême de sa vie sur notre terre, il dit à ce Père, à propos de ses disciples : Pour eux je me consacre moi-même, afin qu’eux aussi soient consacrés dans la vérité.

            Dans cette parole se découvre l’ultime fondement que nous cherchions pour ce grand mystère, par lequel le rédempteur a voulu être racheté ; l’instituteur du baptême, baptisé ; et le Saint de Dieu, consacré : il désirait que sa propre consécration rejaillît de lui jusqu’à ceux que le baptême allait unir à son humanité.

            Et il est assurément bien remarquable qu’aussitôt que cette consécration est rendue publique par la présentation que Marie et Joseph font dans le temple de Dieu de leur Fils premier né, les mouvements et les sentiments qui lui sont propres se manifestent dans les cœurs des témoins. C’est ainsi que le vieillard Syméon se met à bénir Dieu dès qu’il a Jésus dans ses bras. Bénir Dieu : voilà certainement la vraie destinée de l’homme, et la plus étonnante. Car n’est-ce pas Dieu qui bénit l’homme, et le comble de ses bénédictions ? Mais l’homme, au lieu d’être écrasé devant ce Dieu qui vient jusqu’à lui, est élevé par lui, et se trouve admis à lui rendre toutes grâces et bénédictions reçues, en le louant dans ses temples, en publiant au monde ses bienfaits, et en donnant pour principe et pour terme à ses pensées et actions le service d’un Dieu si grand et si bon.

            Tel est l’heureux destin de l’homme, que le Seigneur avait fixé pour l’homme dès l’instant qu’il fut créé. Cette occupation naturelle de l’homme fut interrompue par le péché, et rétablie en Jésus, et par Jésus en nous, à condition, mes frères, que nous prenions, comme Syméon, Jésus-Christ entre nos bras, afin qu’il imprime au cœur de l’Eglise et au cœur des enfants de l’Eglise, les mouvements et les désirs de son cœur sacré.


            Votre curé a désiré honorer la vie consacrée en m’invitant, comme religieux, vous donner l’homélie en cette fête du Seigneur. Les religieux et les vierges consacrées ne sont cependant pas davantage religieux et consacrés que ne le sont les chrétiens par le baptême. Mais leur consécration étant, de par sa nature même, manifeste et public, ils manifestent et publient, par une forme de vie qui visiblement a pour objet le culte et le service de Dieu, la consécration même du baptême que le reste des chrétiens s’efforce de vivre dans une vie qui ne se signale par nulle institution particulière. Et s’il a plu a l’Eglise, depuis des siècles, de favoriser l’établissement de la vie religieuse, c’est qu’elle y voit un signe précieux pour avertir les chrétiens de leur propre consécration, afin qu’ils ne cessent de bénir Dieu en tenant Jésus dans leurs bras, et pour avertir le monde même de la vérité de ce Dieu à qui l’humanité est destinée.

Fr. Jean-Christophe de Nadaï, op