dimanche 5 avril 2015

Et la Lumière fut !


Homélie Pâques 2015



«Le visage en sang, Jacques hurle : «Mes yeux ! Où sont mes yeux ?» Il vient de les perdre à jamais. En ce jour d'azur, de lilas et de muguet, Jacques entre dans l'obscurité. Il a 8 ans. Nous sommes en 1932.

Sans doute, peu d’entre vous connaissent l’histoire de Jacques Lusseyran. Pourtant elle est extraordinaire. Car s’il est resté aveugle jusqu’à sa mort en 1971, il a vraiment eu une vie extraordinaire.

A dix-sept ans, malgré sa cécité, il a fondé, avec quelques amis étudiants, un réseau de résistance qui comptera jusqu’à 600 membres à travers toute la France à la fin de 1942 : les Volontaires de la liberté. Ils distribueront un journal libre qui tira clandestinement jusqu’à 250 000 exemplaires. Il sera déporté au camp de Buchenwald. Il en a réchappé grâce à sa pratique de l’allemand et à une force spirituelle selon ce qu’il écrit. Justement, le plus étonnant chez Jacques Lusseyran est ce qu’il a écrit par rapport à son handicap.

Quelques jours après son accident, son père l’emmène sur son lieu de promenade préféré : le Champ de Mars à Paris. Il raconte :

« Je connaissais bien ce jardin. Je connaissais ses bassins, ses grilles, ses chaises de fer. Je connaissais même en personne quelques-uns de ses arbres. Et bien sûr c'étaient eux que je voulais revoir, et que je ne voyais plus. Je crus un instant le monde perdu. Je jetai mes yeux en avant comme des mains, dans le vide. Rien ne s'approchait plus, rien ne s'éloignait plus de moi. Les distances exténuées se chevauchaient ; elles ne jalonnaient plus l'espace de leurs petits rayons clignotants. Tout semblait épuisé, éteint, et je fus pris de peur. Je me jetais en avant dans une substance qui était l'espace, mais que je ne reconnaissais pas car rien d'accoutumé ne l'emplissait plus. C'est alors qu'un instinct (j'allais presque dire : une main se posant sur moi) m'a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas plus près des choses mais plus près de moi. A regarder de l'intérieur, vers l'intérieur, au lieu de m'obstiner à suivre le mouvement de la vue physique vers le dehors. Cessant de mendier aux passants le soleil, je me retournai d'un coup et je le vis, de nouveau : il éclatait là dans ma tête, dans ma poitrine, paisible, fidèle. Il avait gardé intacte sa flamme joyeuse montant de moi, sa chaleur venait battre contre mon front. Je le reconnus, soudain amusé, je le cherchais au-dehors quand il m'attendait chez moi. Il était là. (…) Je vis la bonté de Dieu et que jamais rien, sur son ordre, ne nous quitte. La substance de l'univers s'était condensée à nouveau, s'était redessinée et repeuplée. J'ai vu un rayonnement partir d'un lieu dont je n'avais aucune idée, qui pouvait être aussi bien hors de moi qu'en moi. Mais un rayonnement ou, pour être plus exact, une lumière, la Lumière. C'était une évidence : la lumière était là. Je me mis à éprouver un soulagement indicible, un contentement si grand que j'en riais. Le tout accompagné de confiance et de gratitude comme le serait une prière exaucée. Je découvrais dans le même instant la lumière et la joie. Et je puis dire sans hésiter que lumière et joie ne se sont jamais plus séparées dans mon expérience depuis lors. » Extrait de « Et la lumière fut » de Jacques Lusseyran – Editions le Félin – collection Résistance – Paris 2005 – p. 26 et 27

Etonnante expérience physique, si proche de l’expérience mystique de Saint Augustin qui écrit ceci dans ses confessions :
« Tard je t'ai aimée,
ô beauté si ancienne et si nouvelle,
tard je t'ai aimée !
Mais quoi ? tu étais au dedans de moi,
et j'étais, moi, en dehors de moi-même.
Et c'est au dehors que je te cherchais !
(…)
Tu m'as appelé,
et ton cri a forcé ma surdité ;
Tu as brillé,
et ton éclat a chassé ma cécité ». Saint Augustin.

Oui, Jacques Lusseyran, comme Saint Augustin, a compris que la lumière, la vraie lumière est au dedans. Expérience si importante. Car tout à l’heure quand vous allez sortir de cette église, vous pouvez encore être quelques peu illuminer par la joie pascal. Mais au premier souffle de vent, elle peut s’éteindre. Et alors ? Vous serez dans la nuit, dans le noir. Comme un aveugle. Sauf si vous pensez comme Jacques à ne pas regarder trop loin. Mais au dedans. Retrouvez la lumière, la vraie lumière, celle qui est intérieure et qui ne s’éteint jamais. Elle est née dans la nuit de Pâques. Elle s’est levée au matin de Pâques. Elle irradie du tombeau ouvert et depuis elle illumine le cœur des hommes qui l’ont reconnue, perçue en eux. « Il vit et il crut ».

Frères et Sœurs,
Tous nous vivons des aveuglements, des nuits. Parfois l’actualité nationale, internationale ou même les évènements familiaux obscurcissent nos vies. Pensons à ce drame des 148 chrétiens exécutés cette semaine au Kenya en raison de leur foi au Christ. Aujourd’hui, la résurrection du Christ vient y faire briller sa lumière. Toute intérieure. Toute personnelle. Si elle a brillé dans les yeux de l’aveugle Jacques Lusseyran, pourquoi ne brillerait-elle pas en nous ?
Mais comment se présente la lumière que nous offre Jésus ?

Le Pape François explique dans une méditation : « Nous pouvons la reconnaître parce que c’est une lumière humble. Ce n’est pas une lumière qui s’impose, elle est humble. C’est une lumière douce, qui a la force de la douceur ; c’est une lumière qui parle au cœur et c’est également une lumière qui offre la croix. Si nous, dans notre lumière intérieure, nous sommes des hommes doux, nous entendons la voix de Jésus dans le cœur et nous regardons sans peur la croix dans la lumière de Jésus. » Dans la lumière de la Résurrection.

Alors vas-tu accueillir la lumière de la Résurrection en ton cœur ? La question est posée à chacun de nous. Et chacun doit y répondre en son cœur. Par notre baptême, nous avons été illuminés. Cette nuit, prés de 5000 jeunes et adultes en France ont été illuminés par le baptême. Il nous faut choisir la lumière contre les ténèbres. C’est une décision à prendre. Aujourd’hui.

Certes, Jacques Lusseyran explique qu’ « il y avait des cas où la lumière diminuait au point presque de disparaître : c’était chaque fois que j’avais peur. Si au lieu de me laisser porter par la confiance, j’hésitais, je calculais, tout devenait hostile, je me cognais aux meubles, aux murs, aux portes. » C’est donc bien la peur qui nous aveugle. C’est la peur qui empêche les femmes au tombeau de faire confiance dans la parole du jeune homme rencontré, peut être le Christ, qui veut les apaiser en leur disant : « N’ayez pas peur ». Ainsi il veut leur rendre la vue, la lumière, la vraie lumière. Puis il les invite à « allez dire », à porter témoignage de ce qu’elle ont vu. Car cette lumière, elle n’est pas à garder pour nous. Il nous faut chasser la peur qui peut nous paralyser. Qui peut nous empêcher de témoigner autour de nous car elle peut éteindre la lumière. C’est la peur qui a retenue Marie et les apôtres au Cénacle. C’est la peur aussi qui aujourd’hui nous empêche de témoigner de notre foi dans cette société qui pousse la laïcité un peu trop loin. « Le danger pour la communauté catholique est de se recroqueviller sur elle-même. Je dis à mes amis catholiques : ne laissez à d’autres le débat ! Votre vocation est de porter une espérance dans la société. Nous avons besoin d’enfants de lumière en politique ! ». Celui qui dit cela, ce n’est pas le Pape. C’est un homme politique français qui semble bien connaitre Saint Paul. « Mais vous, frères, vous n’êtes pas dans les ténèbres... tous vous êtes des fils de la lumière, des fils du jour. » (1 Th 5, 1-6.9-11).

Ce matin, le soleil s’est levé. La lumière a brillé sur le monde. Et s’il y avait eu des nuages, tant pis ! Nous savons bien que le soleil de Dieu est là, derrière… Ou plus exactement, le soleil de la résurrection sera en dedans de nous. Il nous a réchauffé le cœur. Et rien ne pourra plus l’enlever. Chassons la peur.  En ce jour, nous célébrons le cœur de notre foi chrétienne. Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine ! D’ailleurs, le Pape François ne s’y est pas trompé. Sa première encyclique s’intitule : « la lumière de la Foi ». C’est de cette lumière, profondément enracinée en nous dont nous devons être les témoins aujourd’hui au cœur du monde qui est le notre.
Témoins de la Foi,
Témoins de l’Amour,
Témoins de l’Espérance
qui brillent comme un feu dans la nuit !


Amen !