Homélie de la Toussaint 2026
Monastère des Dominicaines de Beaufort
© Marvin Prevost / Diocèse de Paris.

Chères Sœurs,
Quelle joie pour moi de vous revoir après notre belle rencontre au Stade de France avec le Saint
Père ! Ha… vous n’y étiez pas ? Mais c’est impossible. Comment ne pouviez-vous pas être présentes lors de cette extraordinaire acclamation des représentantes et représentants de la vie religieuse consacrée qui faisaient un tour de stade à la manière des sportifs pour une cérémonie d’ouverture des jeux olympiques ? Même si vous n’y étiez donc que par la pensée et la prière, je vous assure que c’était un moment très émouvant : 80 000 jeunes qui applaudissent et acclament les religieuses ! Je voulais vous y associer.

Et en ce jour de la fête de la Toussaint, je ne peux que vous associer de même à cette étonnante
canonisation « latae sententiae » du Saint Père de notre assemblée lorsqu’il a lancé, en dehors de son discours préparé, cette punch line devenue célèbre : « vous êtes les Saints de France ! ».
Oui, à la suite de Martin, Jeanne d’Arc, Denis, Jean-Marie Vianney, Vincent de Paul, Thérèse de
Lisieux, Charles de Foucauld ou Marcel Callo, c’est à nous d’entrer dans cette « foule immense » de l’Apocalypse, « capable de se tenir debout devant de le Trône et devant l’Agneau ». Ce soir-là, en plus de la fierté d’être fils de cette terre de saints, nous avons ressenti cet appel rappelé avec force par les Pères du Concile Vatican II dans Lumen Gentium n°40 : « Dans l’Église, tous les chrétiens, sont appelés à la sainteté selon la parole de l’apôtre : « Oui, ce que Dieu veut c’est votre sanctification » (1 Th 4,3 ; cf. Ep 1,4) Et le texte précise : « Il est donc bien évident pour tous que l’appel à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité s’adresse à tous ceux qui croient au Christ, quel que soit leur état ou leur forme de vie. »

Cette fête de la Toussaint nous relie donc particulièrement aux saints connus qui nous ont
précédé, votre père Saint Dominique mes sœurs ou la grande sainte Catherine de Sienne. Mais aussi ceux que le Pape François avait eu l’idée géniale d’appeler les saints de la porte d’à-côté, « ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu, ou, pour employer une autre expression, ‘‘la classe moyenne de la sainteté’ » poursuivait-il, reprenant le titre d’un livre d’un auteur français qu’il affectionnait : Joseph Malègue. Ici même, la sœur de la cellule d’à-côté, par sa fidélité dans la prière ou par son attention aux autres est peut-être une sainte dans le cœur de Dieu. Ne le négligeons pas ! Il en est de même pour nous qui vivons dans le monde.

Alors intéressons-nous un instant à eux. Car comme l’écrit un poète lituanien dans une belle
formule : « il n’y a que les oiseaux, les enfants et les saint qui soient intéressants ». Qu’est-ce qui fait la sainteté ? Comment prendre nous-même ce chemin impérieux de la vie chrétienne ? Je vous propose quelques points…

D’abord pour être saint, il faut le vouloir. Bien souvent, j’ai entendu cette mauvaise excuse : « Moi vous savez, je ne suis pas un saint ». Avec cette idée que la sainteté : c’est comme les autoroutes : c’est très bien… mais quand ça passe dans le jardin du voisin ! Or Sainte Thérèse de Lisieux qui écrit « j’ai toujours désiré être sainte » comme saint Ignace de Loyola (et bien d’autres) ont voulu être saints notamment en lisant des récit de vie de saints (comme la légende dorée de Jacques de Voragine pour St Ignace). Nourrissons-nous donc de la vie des saints. Durant notre retraite à la Maison Charles de Foucauld, nous avons plongé avec délectation dans Sagesse d’un pauvre, d’Eloi Leclerc, ce beau récit des tourments de Saint François d’Assise alors que son ordre lui échappait à la fin de sa vie.

S’il faut le vouloir, en même temps, la sainteté se reçoit gratuitement de Dieu. Elle ne s’acquiert pas à la force des poignets, par la multiplication d’ascèse, d’efforts ou d’exploits humains ou spirituels. Le Pape François mettait en garde dans son exhortation Gaudete et Exultate sur la Sainteté contre cette hérésie encore actuelle du pélagianisme. Dans une société marquée par la réussite, le développement personnel, la valorisation médiatique de super-héros, reconnaitre la place de la grâce de Dieu est nécessaire.

On ne peut pas être saint tout seul. Et même la sainteté nous tourne inévitablement vers les autres. Elle nous invite à un double attachement : d’abord l’attachement à Dieu : « soyez parfait comme monPère céleste est parfait » invite Jésus. Mais immanquablement aussi l’attachement aux autres, à mes frères et sœurs en humanité. Un auteur écrit : “La classe moyenne de la sainteté, c'est la catégorie de ces saints de la vie quotidienne qui mettent de l'amour dans leurs gestes, qui savent être au service des autres, sans douter que celasoit une manière de rendre le monde meilleur.”

La sainteté nous relie aussi à l’Église. Chaque acte d’amour posé fait grandir l’unité et la sainteté du corps tout entier. La sainteté n’est pas seulement une exigence personnelle mais c’est aussi une solidarité spirituelle, la participation à la construction du Royaume de Dieu ici et maintenant.

Enfin la sainteté : ce n’est pas faire mais être d’abord. Vous le savez peut-être : je suis très proche de sainte Jeanne Jugan : cette cancalaise qui a fondé cette grande œuvre des Petites Sœurs des Pauvres, maintenant présentes dans le monde entier. Pourquoi est-elle sainte ? Parce qu’elle a fondé une congrégation féminine ? Sûrement pas : le ciel ne serait pas assez grand pour accueillir toutes les fondatrices d’ordre féminin ! Plus sérieusement, sans doute, est-elle sainte parce qu’elle s’est laissée toucher par la pauvreté de cette vielle femme, Anne Chauvin, qu’un soir d’hiver, elle va mettre dans son lit pour la protéger du froid et de la faim. Oui, tout acte de charité fait grandir en sainteté. Mais aussi, je le crois, parce qu’elle a vécu 27 ans à la Tour Saint Joseph forcée à l’anonymat par un prêtre retors, sans se plaindre, dans l’obéissance et la prière. "La sainteté n'est pas dans telle ou telle pratique, elle consiste en une disposition du cœur qui nous rend humbles et petits entre les bras de Dieu, conscients de notre faiblesse, et confiants jusqu'à l'audace en sa bonté de Père" écrit la petite Thérèse, docteur de l’Église.

L’évangile de cette fête de la Toussaint est celui que nous connaissons bien, le texte de Béatitudes : la boussole de tout chrétien qui veut marcher vers la sainteté. Relisez le commentaire qu’en fait le Pape François dans Gaudete et Exultate, son exhortation sur la sainteté. J’en tire deux enseignements simples :

Le bonheur promis par le Christ est à rebours des attentes de notre monde. C’est un éloge de la
faiblesse
(ceux qui pleurent, ceux qui souffrent, ceux qui sont pauvres, les doux, etc…). Le saint
découvre que c’est quand il est faible qu’il est fort, comme l’écrit Saint Paul. « Heureux les fêlés, car ils laisseront passer la lumière » aurait pu dire aussi Jésus. La lumière de Dieu.

Et Jésus ne s’est pas trompé : tout cela rend heureux ! Être saint : aussi paradoxal que cela puisse être, rend vraiment heureux ! « Celui qui suit Jésus sur le chemin du service humble et gratuit est libéré de l’angoisse et retrouve un nouvel enthousiasme faisant l’expérience de la joie et de la paix intérieures ; non pas des sentiments passagers ou subjectifs, mais ancrées dans la certitude de la foi dont nous témoignons ensemble comme Église. » disait le Pape Léon aux jeunes du Stade de France. Le chemin de la sainteté nous promet joie et paix intérieure. « Soyez dans la joie et l’allégresse » (Mt 5, 12), dit Jésus à ceux qui sont persécutés ou humiliés à cause de lui. Le Seigneur demande tout ; et ce qu’il offre est la vraie vie, le bonheur pour lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance. » avait écrit le Pape François.

Sœurs et frères,
N’ayons donc pas peur de nous engager avec confiance sur le chemin de la Sainteté car comme disait Léon Bloy, cité lui aussi par François, dans la vie « il n’y a qu’une tristesse, c’est de n’être pas des saints. »


Amen.


Articles les plus consultés